Nous n’avons plus idée, aujourd’hui, de l’horreur que représentaient certaines maladies pour nos ancêtres. La découverte, et l’utilisation massive, des antibiotiques a fait disparaître de nos sociétés des maux qui étaient des cauchemars pour eux. En particulier, la syphilis.

Stefan Zweig, par exemple, rappelant sa jeunesse, pense avant tout à ses camarades qui se sont suicidés en se découvrant atteints par la syphilis : ils ne pouvaient s’imaginer vivant avec une telle maladie ! (Le Monde d’hier, Poche)

Alphonse Daudet tiendra un carnet où il notera sa dégradation inexorable, sa lutte contre la douleur et ses tentations de suicide : « Songes de suicide. – Rencontre de N*** et ce qu’il me dit, continuant ma pensée : « …entre la première et la seconde côte ». (Strychnine.) – On n’a pas le droit. » (La Doulou)

Mais devant l’extrême gravité des atteintes physiques, devant les souffrances parfois atroces, d’autres, tout au long des xviiiè et xixè siècles, vont recourir au rire pour garder un tant soit peu de dignité.

Ainsi Casanova, victime à plusieurs reprises de la maladie, parvient-il à plaisanter : « Ce mal laisse des cicatrices, mais on s’en console facilement quand on pense qu’on les a gagnées avec plaisir, comme les militaires qui se plaisent à voir les marques de leurs blessures, sources de leur gloire ».

Flaubert, dans une lettre à un de ses amis, fanfaronne : « À propos de mon infortuné sexe, il est guéri pour le moment. À peine une induration, mais c’est la cicatrice du brave. Ça le rehausse de poésie. On voit qu’il a vécu, qu’il a passé par des malheurs. Ça lui donne un air fatal et maudit… »

Maupassant n’est pas en reste : « J’ai la vérole ! Enfin ! La vraie ! Pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique christalline, pas les bourgeoises crêtes-de-coq. NON-NON, la grande vérole, celle dont est mort François Ier. La vérole majestueuse et simple, La syphilis. Et j’en suis fier, morbleu ! »

Que le partage amoureux ou érotique aboutisse à se communiquer une maladie aussi grave et pénible amène à se moquer de l’échange, à le tourner en dérision.

Ainsi Voltaire fait expliquer par un des personnages de Candide (fin du ch. IV) les raisons de sa contamination en l’attribuant à l’efficacité de l’échange  : « Panglos prend la vérole de Paquette qui tenait ce présent d’un cordelier qui, lui, avait fait des recherches pour retrouver la source de la contamination : il l’avait eu d’une vieille comtesse qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie qui le devait à une marquise qui le tenait d’un page qui l’avait reçu d’un jésuite, qui, quand il était novice, l’avait eu d’un compagnon de Christophe Colomb… » Furet que l’on se repasse furtivement ; chaîne d’amour que l’on ne peut interrompre, et qui unit des personnes de toutes conditions sociales dans un même destin …

Jean-Didier Vincent rappelle, dans Casanova, la contagion du plaisir, le mécanisme de la diffusion de la maladie, à propos d’un épisode de la vie de Casanova. Celui-ci, contaminé, ne peut résister aux avances de la gouvernante d’un prêtre qui le loge dans le petit port d’Orsara, et rembarque au matin. Neuf mois plus tard, le héros se retrouve faire escale dans ce port. Pendant qu’il arpente le quai, un homme le regarde avec attention, puis l’aborde et l’interroge : « Serait-il le même jeune homme qui fut l’an passé dans la ville ? Indiscrétion ? Non, reconnaissance. Il lui doit son bonheur. Casanova apprend toute l’histoire. L’inconnu est chirurgien. Il y a vingt ans qu’il opère dans cette ville où il vivait dans la misère à saigner quelques bras, à poser des ventouses ou à réparer une entorse. Depuis l’année passée, il a changé d’état ; il est riche et c’est Casanova, Dieu le bénisse, qui a fait sa fortune. Cet envoyé du ciel a communiqué une « galanterie » à la gouvernante d’un curé qui l’a donnée à un ami qui de bonne foi la partagea avec sa femme. Celle-ci à son tour l’a donnée à un libertin qui en fit un si grand débit qu’en moins d’un mois le chirurgien vit sous son magistère une cinquantaine de clients et plus encore les mois suivants.

Mais le courant s’est tari et le chirurgien se réjouit de voir le retour de la source de ses revenus.

Il lui fallut déchanter, Casanova est sain comme un matin de printemps… » (p.33)

Rire ou se suicider, voilà le choix qui s’offrait à nos ancêtres avant que la science vienne éliminer la source du dilemme.

Mais un virus nouveau…