Dictionnaire des cas de conscience, par PONTAS, 1847.

Les romans et les films font tellement partie de nos vies que nous avons oublié que les récits d’histoires imaginaires ont été longtemps combattus dans notre société, et longtemps objets de condamnations morales intransigeantes, et ce jusqu’à une date récente.

Quand Pontas écrit son Dictionnaire, en 1847, l’immense vague romanesque du xixè siècle a déjà bien submergé la vie culturelle, et est devenue une composante essentielle de la société. Stendhal a écrit Le Rouge et le Noir en 1830, La Chartreuse de Parme en 1839 ; Balzac, Eugénie Grandet en 1833, Le Père Goriot en 1835, Le Lys dans la vallée en 1836, etc. George Sand, La Mare au diable en 1846, François le Champi en 1847…

Et pourtant les moralistes restent suspicieux devant les textes de fiction : la comédie et les comédiens sont toujours mis au ban de la société, les romans sont toujours vus comme sources de perte de temps, détournant de la prière et d’occupations plus utiles au salut de l’âme. Et toujours aussi le même reproche de dévoyer l’imagination et d’entraîner à la luxure.

La condamnation est sans appel, comme le montrent ces extraits.

Dans l’article « Livres défendus » de son dictionnaire, l’auteur indique qu’il veut parler des livres « qui tendent à corrompre le cœur et la pureté des mœurs, tels que sont les livres de contes obscènes, les romans et les intrigues d’amour, les comédies, et autres de ce genre ».

Selon le principe de l’ouvrage, l’auteur présente un cas avant de le discuter.

Ici, il présente le cas d’une jeune fille qui « se récrée souvent à lire des romans, où sont décrites des intrigues d’amour ingénieuses et plaisantes, mais où il y a aussi des expressions qui choquent la pudeur. Cependant, comme elle est chaste, ces lectures ne font pas d’impression sur son cœur, et satisfont seulement son esprit. Son confesseur veut qu’elle brûle ces livres, quoiqu’elle en ait pour vingt écus. Elle s’en défend sur ce que ces lectures ne l’ont portée jusqu’à présent à aucun dérèglement contre la pureté. Est-elle obligée d’obéir à son confesseur ? »

La réponse est sans ambiguïté :

« Oui, et très obligée ; car sans parler de la perte du temps qu’elle emploie à ces mauvaises lectures, et de l’impuissance où elle est de prier, pendant qu’elle a l’imagination remplie d’idées malhonnêtes, il est sûr :

1° que, quoi qu’elle en pense, elle ne peut avoir le cœur bien pur pendant que son esprit se repaît du malheureux plaisir qu’elle trouve dans ce tissu d’intrigues et d’amourettes ;

2° parce qu’en aimant le danger, elle s’expose à périr. Il en a fallu moins pour en perdre bien d’autres. C’est pourquoi le célèbre Gerson dit : Il est difficile de lire des livres poussant à la luxure sans commettre un péché mortel. Et ceux qui détiennent de ces ouvrages doivent être poussés par leurs confesseurs à les brûler ou à les détruire afin que ni eux-mêmes ni d’autres ne pèchent davantage. Lire ces sortes de livres avec une délectation charnelle serait un péché mortel ; mais ceux qui ne les lisent que par curiosité, ou par manière de récréation, ne pèchent que véniellement, à moins qu’il n’y ait danger prochain d’une délectation criminelle.

Quant à certaines tragédies, certains romans qui ne sont pas très immoraux, quoiqu’on puisse les lire sans péché mortel, quand il n’y a ni grand scandale, ni danger de consentement honteux, ils ne laissent pas que d’être fort nuisibles. L’expérience apprend, dit Vernier, que de la lecture de ces ouvrages, naît une incapacité de s’appliquer à un travail soutenu, et l’extinction de l’esprit de ferveur et de piété. »

 

L’auteur propose ensuite le cas d’un libraire qui « débite plusieurs sortes de contes, romans, comédies et autres livres remplis d’histoires amoureuses, d’expressions équivoques, capables de porter à l’impureté les jeunes gens, et ceux qui n’ont qu’une vertu médiocre. Son confesseur veut qu’il les brûle ou qu’il les mette au pilon. » Le libraire se défend en arguant que la censure royale autorise ces ouvrages, qu’il perdrait en les détruisant beaucoup d’argent, que ses clients iraient chez les concurrents sans problèmes.

La discussion du cas est claire : il n’y a qu’une chose à répondre à ce libraire, « c’est qu’il est en état de damnation, s’il ne détruit tous ces livres, parce qu’il est la cause de tous les péchés que commettent eux qui les lisent ». Le privilège royal ne peut pas faire qu’un livre propre à nourrir et à exciter l’impureté ne soit pas mauvais, et « ne justifie pas plus la comédie que les comédiens ». Les autres arguments sont dits frivoles par rapport à la perte de son âme.

 

On est bien loin de Nancy Huston expliquant que le roman joue un rôle éthique, nous permettant de devenir meilleurs. Avec sa « manière d’encourager l’identification à des êtres qui ne nous ressemblent pas », il nous entraîne à comprendre l’autre, à agrandir notre univers. Finalement ce sont « les non-lecteurs (qui) sont potentiellement dangereux, car faciles à manipuler ». (L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008)