Il s’assied et dit : « Ma femme est frigide, je ne sais plus quoi faire… »

Et moi je me dis : « Zut ! La barbe ! »

Dans une journée de consultations, que deux ou trois patients viennent pour le même problème, c’est statistiquement normal. Et cela ne me gêne pas. Mais trois à la suite, et l’enthousiasme s’envole, l’image de l’ouvrier coincé dans son travail à la chaîne s’installe dans la tête. Comment remobiliser toute son attention pour quelqu’un qui va vous répéter ce que vous avez déjà entendu deux fois de suite ! C’est toujours la même histoire : on se plaît, on commence à se fréquenter, les rapports sexuels sont agréables, on vit ensemble, on a un enfant… Et puis Madame ne s’intéresse plus à la sexualité, il faut insister, négocier. Le jeu agréable au départ se transforme en recherche solitaire. On se sent de plus en plus mal à l’aise dans cette poursuite d’un plaisir que l’autre ne partage pas. Pour ne pas être mal à l’aise, on évite de demander. Pour ne pas avoir envie de demander, on évite de penser au corps de l’autre. On se replie sur soi… Et le couple se meurt.

Le premier était d’ailleurs venu en couple. Ils s’aimaient bien, la sexualité fonctionnait bien. Ils s’étaient mariés. Et lui il avait été comblé par la première année de vie commune. Puis elle a commencé à refuser les rapports, et, aujourd’hui, cela faisait un an qu’ils n’en avaient plus eu. « Pourquoi fait-on l'amour ? » me dit-elle. « Pour montrer à son mari qu’on l’aime. Maintenant, il sait que je l’aime : ce n’est plus la peine de continuer à faire l’amour ! »

Je me suis senti glacé intérieurement. Cette femme avait eu des rapports pendant une bonne année sans que rien de sexuel ne s’éveille en elle. Son mari découvre brutalement que toute cette intimité qui l’avait tellement épanoui n’était pas partagée, que sa femme se laissait faire, qu’elle n’avait rien vécu de toutes les émotions qui l’avaient transporté, lui, et l’avait amené à se croire le plus heureux des hommes. La nature avait bien prévu le désir et le plaisir sexuel pour faciliter la survie de l’espèce. Mais tout se passe comme si elle avait aussi prévu les cas où les femmes ne seraient pas sensuelles : d’instinct, leur corps leur facilitait la tâche pour qu’elles parviennent à accrocher un homme et à se faire féconder, mais une fois le résultat obtenu l’instinct de l’espèce s’affaiblit et disparaît, ne laissant que la personnalité pure et simple de la femme, une femme ignorante de la sexualité et sans attirance pour elle.

Quelle tristesse ! Et que faire ? Dire à cet homme que cela existe, des femmes qui adorent être caressées et embrassées, et perdre la tête en jouissant ? Mais c’est cette femme qu’il aime, et elle, elle l’aime aussi, à sa façon, bien sûr, mais réellement. Elle est convaincue d’avoir trouvé l’homme de sa vie, bon compagnon, bon père pour les enfants à venir. Le problème c’est qu’elle ne se souciait pas du bon amant, et que lui voulait aussi une bonne amante. Est-ce que je vais pouvoir l’amener à s’intéresser à la sexualité, à avoir envie de suffisamment de choses pour que lui ne soit plus frustré et qu’ils puissent ensemble construire une vie équilibrée ?

Le deuxième patient était venu seul, mais racontait la même histoire : une femme qui l’a comblé jusqu’à la naissance de l’enfant, puis qui s’est installée dans son rôle de mère oubliant totalement le rôle d’amante que l’instinct de l’espèce lui avait fait jouer à la perfection jusqu’à l’obtention du résultat programmé. Elle ne comprenait pas ses demandes. Sa mère lui avait répété que c’est avec de bons petits plats qu’on retenait un homme, et elle était une maîtresse de maison impeccable. J’avais demandé à recevoir son épouse avant de leur proposer quoi que ce soit.

Et là, à la suite, un troisième !

- Expliquez-moi pourquoi vous pensez que votre femme est frigide ?

- Eh bien, voilà ! Le matin quand je me réveille, j’ai envie de faire l’amour et elle accepte. À midi, je rentre déjeuner chez moi, et je fais l’amour avant de repartir au travail. Le soir, quand on se couche, on fait l’amour, et elle ne refuse jamais. Mais la nuit, quand je la réveille pour faire l’amour, elle rouspète et refuse, et je n’arrive jamais à la convaincre. Une femme qui refuse de faire l’amour, c’est une femme frigide, non ?

Ouf, j’étais soulagé, on n’était plus du tout dans la même problématique, je n’allais pas être dans la répétition trop monotone de solutions stéréotypées.

La sexualité des êtres humains est infiniment variée, et mes patientes m’offraient une gamme de comportement pour leurs « frigidités » tellement étendue que jamais la routine ne risquerait finalement de me submerger.